Collectif citoyen du 29 mai Sèvres, Ville d’Avray, Chaville

Le capitalisme n’a rien de « naturel »

vendredi 12 mars 2010 par Alternative libertaire

D’où vient le capitalisme ? Est-il un système « naturel » ? A-t-il « toujours existé » ? En comparant l’évolution de trois civilisations - le monde asiatique, le monde méditerranéen antique et le monde européen médiéval -, le dernier livre d’Alain Bihr, La Préhistoire du capital, anéantit les légendes inventées par les libéraux, et montre dans quelles conditions politiques le capital a pu se former.

Alain Bihr, professeur de sociologie à l’université de Franche Comté, a également publié, aux éditions Page Deux, L’Actualité d’un archaïsme (1998), Le Crépuscule des États-nations (2000) et La Reproduction du capital (2001).


Il a bien voulu présenter sa démarche à « Alternative libertaire ». Lire son interview


Premier volume d’une tétralogie consacrée au « devenir-monde » du capitalisme, l’ouvrage d’Alain Bihr fait la généalogie d’un système entré, depuis trente ans, dans une nouvelle phase de son développement, la « transnationalisation ». Contre une vision strictement « économiste » de l’histoire, il insiste sur la capacité des mouvements sociaux à peser sur le cours des événements.

Alain Bihr ambitionne de produire une théorie et une histoire du capitalisme qui mettent en cause le discours dominant sur la mondialisation. En effet, produire une théorie du capitalisme comme « devenir-monde », c’est, pour l’auteur, s’opposer à la théorie selon laquelle la mondialisation du capitalisme serait un phénomène récent, guère antérieur aux années 1970. Or, le capitalisme n’a pas le monde comme point d’arrivée, mais comme condition de départ. La notion de monde a deux sens, à savoir d’une part, l’espace planétaire, et d’autre part, le fait que le capitalisme soit une unité globale originale. La notion de « devenir » indique qu’il s’agit de saisir la totalité du processus qui a permis au capitalisme de s’universaliser et non pas de se concentrer sur la dernière étape. Il s’agit d’un devenir-monde, non pas du capital, mais du capitalisme, c’est à dire de l’ensemble des déterminations de ce mode de production, qu’elles soient économiques, politiques ou culturelles.

Rôle de l’État

Alain Bihr est un sociologue « marxien », c’est-à-dire qu’il se réfère à Marx en dehors de la vulgate marxiste, dont il critique les excès économistes. Deux traits essentiels ressortent de l’introduction théorique de son ouvrage. D’une part, il insiste non sur la détermination de l’histoire par les forces productives (moyens de production et force de travail), mais sur le rôle moteur de la lutte des classes (les conflits sociaux). La conséquence en est l’insistance, dans sa théorisation matérialiste de l’histoire, sur les rapports sociaux de production - l’esclavage dans la société antique, le servage dans le féodalisme et le salariat dans le capitalisme. C’est un rapport donné de production qui conditionne la possibilité d’apparition du capitalisme. D’autre part, il accorde une place réelle aux institutions et aux conditions subjectives, réévaluant en particulier le rôle de l’État dans la formation du capitalisme en s’appuyant sur un manuscrit de Marx, les Grundrisse.

Homogénéisation, fragmentation, hiérarchisation

La théorie du capitalisme comme devenir-monde s’oppose à la thèse libérale qui fait du capitalisme une simple extension de l’échange marchand... et donc du capitalisme un développement naturel. Alain Bihr distingue trois périodes dans le processus de reproduction du capital : la période « anténationale » (1450-1800), la période « internationale » (1800-1975), la période « transnationale » qui commence en 1975 et qui correspond à ce qu’on appellerait, à tort, la « mondialisation ». Cette périodisation est déterminée par le rapport à l’État du procès de reproduction du capital.

Alain Bihr distingue en outre trois moments de structuration du monde capitaliste. Le moment d’« homogénéisation » serait la tendance du monde capitaliste à l’unification et à l’uniformisation. Mais parallèlement à cela, le capitalisme maintient une pluralité d’États et de formations sociales : il s’agirait du moment de « fragmentation ». Le dernier élément de structuration est le moment de « hiérarchisation », qui correspond aux inégalités de développement entre les différents espaces du monde capitaliste. Ce dernier moment peut être comparé aux rapports de « centre-périphéries » utilisés par les auteurs marxistes inspirés par Fernand Braudel, comme Immanuel Wallerstein [1]. Ces trois moments sont à l’œuvre, de façon simultanée, durant tout le procès de reproduction du capital.

L’intérêt de « La Préhistoire du capital », se situe dans sa démarche générale non dogmatique, qui étudie les faits historiques sans essayer de les faire adhérer de force au schéma marxiste. Les libertaires seront particulièrement sensibles à l’observation du rôle de l’État dans la reproduction du capitalisme. L’importance accordée, en outre, à la lutte des classes, et non aux forces productives, a pour conséquence, contre une vision économiste déterministe qui fait de la transformation sociale une simple conséquence de l’accroissement des forces productives, de donner un rôle central aux mouvements sociaux dans l’évolution historique.


Editions Page deux
Case postale 34
1000 Lausanne 20 (Suisse)
Tél. +41 21 621 89 89 Fax +41 21 612 89 88
Dès le 14 juillet 2006 : Tél. +41 21 625 70 62 Fax +41 21 625 70 64
E-mail : editions@page2.ch

Alain BIHR La préhistoire du capital
Le devenir-monde du capitalisme 1
450 pages - 38 euros - 59 FS
ISBN 2-940189-36-6
octobre 2006

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